Le reflet de l'âme dans la couleur du divin

Pour entrer dans l'oeuvre de Pierre Soulages, il faut laisser derrière soi faits établis, certitudes et parti-pris.


Le noir est souvent considéré comme une "non couleur". Il est composé de pigments, combinés de manière à absorber des longueurs d'onde différentes. C'est ainsi qu'il ne reflète aucune partie de la lumière visible. C'est sur ce paradoxe que Pierre Soulages a bâti la quête de toute sa vie. Une quête dont il a fait une oeuvre. On entre donc dans ses tableaux par le noir. Mais contrairement à un trou noir qui avale tout, le noir lui permet de structurer la vision, de poser l'œil sur la surface, comme un guide. On plonge dans la toile par un point, jamais le même, mais chaque fois la plongée est voluptueuse, vertigineuse, quasi mystique.

Dès ses premières toiles, dans les années cinquante et soixante, les mouvements du peintre et la pression de l'outil sont aussi importants que l'association des couleurs. Ils ne sont pas accessoires au tableau mais essentiels. Ces mouvements sont aussi une évocation du travail ouvrier et des outils qu'il utilise pour appliquer le matériau sur la toile. Les sur-épaisseurs, les coups de pinceaux voire de couteaux permettent non seulement d'accentuer l'effet de profondeur mais aussi de faire surgir la couleur par transparence. On dirait même que le peintre a voulu nous montrer une réalité sous le voile des ténèbres. Les mouvements symbolisent alors toute la violence et l'énergie que réclame une naissance, une prise de conscience. Comme une révélation !  


Dans beaucoup de ses toiles, Pierre Soulages utilise toute la surface disponible mais ne recherche pas systématiquement le cadrage comme si la toile se prolongeait au delà de l'espace marqué ou comme si une construction symétrique était accessoire. C'est quand le noir est dans un large aplat, jouant seul avec le blanc de la toile que l'œil découvre sa réelle magie. Nous rentrons par l'orifice offert par les zones blanches. On est ensuite très vite happé par la lumière qui s'accroche sur le noir. Tous les détails, toutes les traces laissés par le pinceau, offrent un point d'ancrage sur lequel laisser flotter le regard. On ne plonge plus dans le vide mais chemine paisiblement sur les lignes en fonction des reflets.

Dans les années soixante-dix, le mouvement se fait moins agressif. L'artiste joue d'avantage avec la transparence et la dilution des teintes. C'est souvent à partir d'une seule couleur foncée - noir, bleu ou ocre - qu'il compose, en combinant taille de la surface ou force d'application de la couleur. Le résultat est étonnant : la lumière semble passer derrière un voile si fin parfois, que l'on dirait de la mousseline. Le mouvement se fait aussi plus ample, le pinceau plus large. Le résultat est une peinture plus sereine.


C'est à partir des années quatre-vingt, qu'il abandonne toute autre couleur que le noir. On rentre dans un nouvel univers: celui de "l'Outrenoir". Finies les compositions visuelles définie autour du blanc. L'œil avance sur la toile comme on aborde la lecture d'une page. Les lignes fixées par le pinceau incitent alors à la lecture.


Mais sa peinture est loin d'être statique. Ses toiles peuvent s'admirer aussi bien assis de face que debout en mouvement. Ces lignes offrent une vision toute différente dans la déambulation. A la fois parce que le jeu des lumières réfléchie par la toile en change l'effet, mais aussi parce que le mouvement fait apparaître des détails masqués par les ombres. On ne prend conscience de la multiplicité des effets qu'en bougeant autour du tableau.
Les années 2000 sonnent comme un aboutissement, une atteinte de perfection, une recherche d'élégance. La maturité offerte à l'approche de ses quatre-vingt-dix ans peut-être... Pas d'ostentation, aucune rage ni de revendication. La sérénité enfin ! La main qui a tracé ses lignes droites ne tremble pas. Ces lignes semblent faites d'un seul coup de pinceau, d'un seul mouvement. Comme des persiennes ouvertes sur la toile. Paradoxalement le sublime apparaît dans l'opposition entre des lignes épaisses et structurées et des aplats lisses. Une expression graphique qui n'est pas sans rappeler le Ying et le Yang: La texture évoquant l'énergie et le mouvement. L'aplat, le calme et la paix.

L'accrochage de ses dernières créations, suspendues sur des fils au milieu de l'espace, offre une opportunité unique de rentrer dans l'univers du peintre. Comme si la toile faisait partie de la vie du spectateur. Fini la contrainte du mur. Non seulement nous pouvons aller et venir en avant-arrière et de droite à gauche, mais le spectateur a la chance unique de voir l'arrière de la toile. Qui y-a-t-il à y voir me direz-vous ? Eh bien chut ! C est la surprise ? A vous de le découvrir...
Que cachent ces lignes horizontales? Que veut dire le peinture dans ses pages couvertes de lignes parallèles qui ressemblent à une forme d'écriture inconnue? Nul ne le sait. Pierre Soulages se défend pourtant de vouloir donner un sens personnel et encore moins un message à ses œuvres. Il faut l'accepter pour apprécier son travail pleinement.

Rentrer dans l'univers de Pierre Soulages par la recherche d'un message serait une erreur. Il faut y rentrer par chacun de vos sens. L'odorat d'abord avec l'odeur des matériaux de peinture tellement présente autour des toiles. La vision ensuite qui évolue avec la lumière du lieu et chacun de vos mouvements. La sensation physique enfin, qu'on pourrait rapprocher du toucher, procurée par la matière épaisse déposées sur les tableaux.

Le lieu d'exposition devient tout aussi important que l'œuvre elle-même. Car la lumière, les reflets et les ombres portées sur la toile donnent à chaque heure, à chaque saison une version toute différente du travail initial. Une image en perpétuelle évolution. Jamais la même car influencée par celui qui regarde. Comme dans un journal intime, nous pouvons libérer nos sentiments devant ces pages dressées par l'artiste. Notre regard se connecte avec la toile et y projette ses propres images mentales, ses désirs, ses envies comme dans un miroir où refléter notre âme.



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